De nouveaux états d'urgence, mètre par mètre

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De nouveaux états d'urgence, mètre par mètre

Messagepar dziri » 25 Déc 2011, 14:29

De nouveaux états d'urgence, mètre par mètre.
C'est l'un des acquis, même bref, du «printemps arabe» : l'espace
public est reconquis par le public. Place Tahrir, Avenue Bourguiba,
place « verte », etc. L'enjeu de l'espace public est immense dans les
dictatures : le dictateur veut en faire son salon, y accrocher ses
portraits géants, l'interdire aux marcheurs, grévistes, opposants,
indésirables, étrangers et autres dissidents. L'espace public est
peint par le dictateur selon les goûts du dictateur qui y met le
carrelage qu'il veut, lui donne le nom qu'il veut, y poste le nombre
de policiers qu'il veut.

Du coup, quand le peuple se révolte, le peuple investit cet espace qui
est le chez-soi, désormais, du dictateur. En Algérie ? De même : le
trottoir est refait par le maire selon ses goûts où les goûts douteux
du wali. Partout, il y a des cadenas, des maillages avec des chaînes,
des blocs de ciments, des obligations de permis, d'agréments,
d'autorisations. Le seul qui n'a pas besoin d'une autorisation pour
circuler dans l'espace public c'est le Pouvoir : il est chez lui. Du
coup, toute la tension et l'attention des « comic » réformes
algériennes a été de restituer au régime l'espace public qui lui a
échappé ces derniers temps. Pas l'espace commun d'intérêt commun, mais
l'espace public qui menace son autorité. Selon la nouvelle loi sur les
associations, les associations risquent d'être dissoutes si elles
appellent à la grève, si elles organisent des sit-in près des
institutions publiques, alias celle du régime ou si elles « s'ingèrent
dans les affaires publiques », vaste concept flou et donc très
pratique. Donc, le maigre acquis des Algériens, celui de pouvoir aller
s'asseoir près de la Présidence, du palais du gouvernement, d'un
ministère trop incompétent ou d'une entreprise ou une APC, va leur
être enlevé. Le Pouvoir ne veut pas qu'on s'approche de chez lui :
c'est ce que font certains Algériens puissants malgré la loi : ils
installent des dos-d'âne selon leur convenance, vous interdisent de
stationner près de leurs fenêtres, ferment des routes entières entre
leurs villas. C'est ce que veut désormais le régime : des associations
domestiques et surtout une affirmation de son autorité, de sa
propriété sur l'espace qui est le sien.

A Oran par exemple : des travailleurs algériens protestent, dans une
cimenterie mixte, que les propriétaires d'Oman importent de la
main-d'œuvre de l'Inde et du Bengladeh et la payent mieux. Pourquoi en
parler ? Parce qu'il s'agit d'illustrer la division de l'espace
algérien en trois. 1°- L'espace donné en concession aux étrangers qui
en jouissent au point d'importer des Bengalis à la place des Algériens
comme main-d'œuvre de base. C'est l'espace multinational que le régime
donne pour qu'on lui accorde la paix internationale. Un espace sur
lequel les Algériens n'ont aucun droit de regard, au Sud comme au
Nord. 2° - L'espace privé du régime : alentour des centres de
décisions et des Palais et villas de résidence, Club des Pins, les
jardins, les places emblématiques, les rues d'Alger et de toutes les
autres villes du pays fermées aux manifestations, les salles de
meeting. 3° - L'espace privatisé par les Algériens qui ont les moyens
: ruelles entre villas, trottoirs du gardien de parking sauvage, les
plages devenues payantes, les devantures des magasins qui prennent ce
qui reste des trottoirs, etc.

A la fin, entre l'espace donné aux multinationales, la terre donnée
aux plus puissants et la terre prise par le régime pour ses propres
besoins, que reste-t-il aux Algériens qui ne sont pas américains, qui
ne sont pas ministres et qui n'ont pas une matraque ou de l'argent ?
Réponse : la mer et le ciel. Prier ou immigrer. La chaloupe ou la
barbe. Levée d'état d'urgence dans le cadre de « l'ouverture » ? Oui,
mais remplacé par plusieurs états d'urgence, mètre par mètre. Jusqu'à
ce qu'il ne reste à l'Algérien que la surface qu'il occupe quand il
est debout. But des prochaines réformes ? Faire en sorte que les
Algériens restent debout sur une seule jambe. Ainsi, le Régime peut
récupérer la surface de la chaussure de l'autre jambe levée.

Excellent et édifiant article signé par l'une des plus belles plumes
du journalisme algérien

par Kamel Daoud

Le Quotidien d'Oran 22/12/2011
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