Les Soufis d'Andalousie

N'oubliez pas votre lampe de chevet

Les Soufis d'Andalousie

Messagepar Yacine » 28 Mar 2013, 20:22

Extraits choisis de

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"Il vivait à Séville. C'était un juriste et un ascète. Et cela aussi est étonnant. On ne rencontre jamais un juriste ascète."

Ainsi, en deux lignes ou en quelques pages, Ibn Arabî évoque la vie des quelque soixante-dix maîtres soufis de l'Espagne musulmane et du Maghreb qu'il a rencontrés au cours de son existence. A travers portraits, notices biographiques, anecdotes édifiantes, épreuves endurées, enseignement spirituel, "le plus grand des maîtres" (1165-1240) brosse la fresque des saints de son époque. Et se dessinent, à travers elle, la croyance et les pratiques soufies de l'Occident musulman des XIIe et XIIIe siècles. Une longue introduction retrace la vie d'Ibn Arabî, et situe l'apport de celui qui fut un lien entre les formes occidentales et orientales du soufisme.

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Oliviers devant la Sierra Nevada ou "montagnes enneigées"
-Sud-Est Andalousie-
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Re: Les Soufis d'Andalousie

Messagepar Yacine » 28 Mar 2013, 21:10

Abû al-'Abbaâs b.Tâjah

Tiré d'Ad-Durrat al-fâkhirah*

Page 125


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Cet homme de l'effort spirituel (ijtihâd) eut toujours le Coran entre ses mains jusqu'à sa mort. Il ne pouvait retenir ses larmes quand il entendait réciter le Coran. Chaque fois que j'étais en séance avec lui, il me demandait de le lui réciter. Les rigueur de l'ascèse avaient affaibli et altéré son corps, et ses yeux étaient irrités par les pleurs. Il ne manqua pas une seule fois la prière en commun du vendredi.

Le temps qu'il m'accordait pour m'assoir avec lui dans la mosquée al-Hamral se situait entre midi et la fin de l'après-midi. Je lui récitait le Coran car sa vue était devenue trop faible pour qu'il pût lire lui-même. Allah lui fit exprimer maintes fois mes propres pensées par sa bouche.
Lorsqu'on l'interpellait par son nom, il ne bougeait pas la tête en ne prêtait nulle attention à la personne jusqu'à ce qu'elle eût salué convenablement et exprimé son intention de parler. Quand il donnait un conseil, il employait pour se faire les propres termes du Coran. Il encourageait toujours la méditation du Coran et disait que l'on devait en retirer toute science : "La connaissance est une lumière que l'on ne peut obtenir que de cette lumière par excellence qu'est le Coran. de même qu'on allume une lampe à une autre lampe, on obtient la connaissance à partir du Coran, une lumière à partir "d'une lumière sur lumière". Mon garçon, Allah nous a enseigné qu'Il était la Lumière des cieux et de la terre afin que nous puissions tirer de Lui nos lumières ; aussi devons-nous chercher la lumière à sa source véritable."

Nota Bene


Les récits sont en partie tirés de Ruh Al-Quds fi munaçâhat an-nafs ("L'Esprit de sainteté dans la Guidance de l'âme") qui est rédigé sous la forme d'un épître adressé à son vieil ami Abu Muhammad 'Abd-al-'Aziz al-Mahdawi qui vivait à Tunis. cet ouvrage fut rédigé à la mecque en 600 de l'hégire (1203).

Le deuxième ouvrage est la Durrat al-fâkhirrah ("La précieuse Perle"). Cet ouvrage n'est malheureusement que le résumé d'une oeuvre bien plus vaste du même titre qu'Ibn Arabi avait laissé en Occident (Espagne ou Afrique du Nord).
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Re: Les Soufis d'Andalousie

Messagepar Yacine » 16 Juil 2013, 22:28

Abu 'Ali Hassan Ash-Shakkâz (Le tanneur)

Pages 87-88

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Ouvrier de la Chouara, dans la médina de Fès


Tiré de la Durrat al-fâkhirah


Il ne disait jamais "moi", et je ne l'ai jamais entendu prononcer ce mot. Pour voir un de mes oncles, il venait souvent chez nous pendant ma période d'ignorance, c'est-à-dire avant que je rentre dans la Voie.

Nous avions cherché une femme pour la lui donner en mariage et avions résolu de mener l'affaire à bien. Il advint que je tombais malade et, lorsqu'il vint me rendre visite, je lui présentai notre projet. "Mon frère, me dit-il, je me suis déjà marié et j'entrerai jeudi dans ma maison nuptiale." Nous étions samedi. Il me quitta. Quelque temps après, Umm Az-Zahrâ', une femme qui était dans la Voie d'Allah, vint me voir, et je la mis au courant de cette affaire. Lorsqu'elle m'eut quitté, elle se rendit chez lui et apprit que, presque aussitôt après m'avoir laissé, il était tombé malade. Quand elle lui parla du mariage, il répondit : "O Fâtimah, dans cinq jours je pénétrerai dans ma chambre nuptiale, comme je l'ai dit à mon frère Ibn 'Arabi." Elle lui demanda : "Avec qui vas-tu te marier, et comment se fait-il que tu aies un secret pour nous ?" Il répondit : "Ma soeur, tu le sauras jeudi." Il mourut le jeudi, fut enterré, et entra au Ciel la nuit du vendredi, in shâ' Allâh, comme un nouveau marié.

Une anecdote le concernant

Tirée de Ruh Al-Quds


"Il se rendit dans le quartier des Banû Salih pour tremper des peaux dans le fleuve et les étendre au soleil. Alors qu'il était occupé à ce travail, une femme de Séville passa près de lui. Les gens de Séville et leurs femmes sont très aimables et gracieux. Cette femme appela sa compagne et lui proposa de faire une plaisanterie à cet homme, puisqu'il était tanneur. (Il faut savoir que chez nous, le mot shakkâz s'applique à celui qui blanchit les peaux et assouplit les peaux, et que les gens du pays font de ce mot un sobriquet pour les homme qui ne s'occupent pas des femmes, autrement dit les hommes dont le membre est aussi mou que les peaux qu'ils travaillent.) La femme approcha et se tint près de lui, mais il invoquait Allâh et ne se lassait pas de son dhikr. "Que la paix soit sut toi, mon frère !" lui dit-elle. Il lui rendit le salut et revint à son invocation. Elle lui demanda alors qu'elle était son métier. Il lui dit de le laisser tranquille, car il savait très bien où elle voulait en venir. "Tu ne m'échapperas pas si facilement", lui répondit-elle. Il sourit et lui dit : "Je suis un homme qui mouille ce qui est sec, qui ammolit ce qui est raide et qui arrache les poils" (évitant ainsi d'employer le mot shakkâz*). là-dessus, elle se mit à rire et dit : "Nous voulions l'attrapper, mais c'est lui qui nous a eues !".

* En outre, les double sens contenues dans la réponse sont plus précis en arabe.
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Re: Les Soufis d'Andalousie

Messagepar Yacine » 12 Sep 2013, 19:24

Salih al-Kharrâz (Le cordonnier)

Page 116-117


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Cet homme de Séville était d'entre les gens du zèle, de l'effort et du scrupule (wara'), voué aux œuvres d'adoration qu'il pratiquait depuis l'âge de sept ans, peut-être même avant. Il était toujours absorbé et ne jouait jamais avec les enfants de son âge, ni ne leur adressait la parole. Par scrupule, il travaillait comme savetier afin d'avoir assez d'argent pour se nourri et prendre soin de sa mère. Malgré son jeune âge, il avait recopié toute l'oeuvre d'Ibn 'Assâl*. Il vivait retiré et observait de longues périodes de silence. Ses compagnons disaient de lui qu'il ne leur parlait que lorsque c'était indispensable.

Un de nos compagnons lui apporta un jour une chaussure qu'il avait volontairement endommagée afin de pouvoir parler avec lui. Il le salua et al-Kharrâz lui rendit le salut. Quand notre compagnon lui demanda de réparer sa chaussure, le shaykh lui dit : "je m'occupe de cette chaussure pour laquelle j'ai déjà été payé." Pendant cette conversation, je me tenais non loin d'eux, mais sans qu'al-Kharrâz pût me voir. Notre compagnon poursuivit : "garde-la chez toi jusqu'à ce que tu aies fini de réparer celle-ci." ce à quoi al-Kharrâz répondit : "Je serai peut-être mort avant. Ne crois-tu pas que tu pourrais porter ta chaussure à quelqu'un d'autre ?" - mais je ne veux personne d'autre que toi pour me faire ce travail !" Al-Kharrâz répliqua : "Tu as entendu ce que j'ai dit", puis il reprit son ouvrage et son dhikr. Notre compagnon l'avertit qu'il allait s'asseoir et attendre la fin de son travail. "Fais comme tu veux, lui dit le shaykh, mais tu ne sais pas encore le prix que je demande. - Dis ton prix. - Un huitième de dirham. - Je t'en donne un quart. - Ce n'est pas le prix qui convient. - C'est un don de ma part. - Si tu veux offrir cet argent pour plaire à Allah, il y a beaucoup d'autres gens plus nécessiteux que moi. J'ai gagné suffisamment pour aujourd'hui." Mais l'autre ne cessait de l'importuner. Finalement le shaykh lui dit : "je suis fatigué de t'entendre et tu te moques de moi. je ne ferai pas ce travail."

L'homme revint vers moi le cœur brisé. "Tu l'as ennuyé, lui dis-je. Retourne vers lui et demande lui de la réparer, et ne lui propose pas d'argent." Il fit ce que je lui avais conseillé. Al-Kharrâz le regarda un moment et lui dit : "Quelqu'un t'a envoyé." Puis il se retourna et me vit. Il dit alors : "Laisse-moi ta chaussure et va-t-en . Reviens après la prière de l'après-midi et, si je suis encore vivant, je te la rendrai. Si je suis mort, tu verras que je te l'ai laissée chez un voisin."

Il se tourna vers moi et me fit signe d'approcher. "Est-ce la façon d'agir des compagnons. Imposent-ils à leurs frères ce qui leur est désagréable ? Ne recommence pas un telle chose. Si Allah n'avait pas mis dans mon cœur de l'amitié pour toi, je ne t'aurais même pas regardé. Aussi préserve mon anonymat."

Je n'ai plus jamais rencontré un homme comme lui - qu'Allah soit satisfait de lui ! Par la suite, il se retira en des lieux déserts, recherchant la solitude et l'isolement.

* Abdallah Ibn Farras Ibn al-'Assal vivait à Tolède au XI° siècle.
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Re: Les Soufis d'Andalousie

Messagepar Yacine » 12 Sep 2013, 19:57

Nûnah Fâtimah bint Ibn al-Muthannâ

Pages 138-139


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Elle vivait à Séville. Quand je la connus, elle avait déjà quatre-vingt-dix ans et se nourrissait des restes d'aliments que les gens laissaient à la porte de leurs maisons. Bien qu'elle fût si vieille et mangeât si peu, j'avais presque honte de regarder son visage tant il était rose et frais. Sa sourate personnelle était la Fâtihah. Elle me dit une fois : « La Fâtihah m'a été donnée. Elle est à mon service pour tout ce que je veux faire. »

Deux de mes compagnons et moi lui construisîmes une hutte de roseaux pour qu'elle y vive. Elle avait coutume de dire : « De tous ceux qui viennent me voir, personne ne m'émerveille qu'un Tel » (en fait, il s'agissait de moi). Quand on lui en demanda la raison, elle répondit : « Les autres viennent me voir avec une partie d'eux-mêmes, laissant chez eux l'autre partie, tandis que mon fils Ibn `Arabî est une consolation pour moi (litt. " la fraîcheur de mes yeux "), car lorsqu'il vient me voir, il vient tout entier ; quand il se lève, il se lève avec toute sa personne et quand il s'asseoit, il s'asseoit avec toute sa personne. Il ne laisse rien de lui-même ailleurs. C'est ainsi qu'il conviendrait que l'on fût sur la Voie. »

Bien qu'Allâh lui eût présenté Son Royaume (mulk), elle ne s'était arrêtée à rien ; elle dit seulement : « Tu es Tout, hors Toi tout m'est funeste. » Elle était dans le trouble devant Allâh. En la voyant, on aurait pu dire qu'elle était une demeurée ; à quoi elle aurait répondu : « Le demeuré est celui qui ne connaît pas son Seigneur. » Elle était une miséricorde pour les mondes.

Une fois, pendant la nuit de la Fête, le muezzin Abû 'Amir la frappa dans la mosquée avec son fouet. Elle jeta les yeux sur lui et quitta les lieux, courroucée. A la fin de la nuit, elle entendit ce muezzin faire l'appel à la prière. Elle dit alors :« Seigneur, ne me punis pas de m'être mise en colère contre un homme qui T'invoque la nuit pendant que les gens dorment ! L'appel à mon Bien-Aimé court sur sa langue. Mon Dieu (Allâhumma), ne le punis pas du fait de ma colère à son égard ! »

En fin de matinée, après la prière de la Fête, les juristes de la ville se rendirent auprès du Sultan afin de lui présenter leurs hommages. Le muezzin, qui aimait les honneurs mondains, se joignit à eux. En le voyant arriver, le Sultan demanda qui c'était. Un lui dit que c'était le muezzin. « Qui lui a permis d'entrer avec les juristes ? » demanda-t-il, et il ordonna qu'on le jette dehors, ce qui fut fait. Le Sultan avait l'intention de le châtier, mais quelqu'un vint plaider sa cause et on le laissa partir. Lorsqu'on lui rapporta l'incident, Fâtimah s'écria : « Je le savais, et si je n'avais pas demandé pour lui l'indulgence, il aurait été exécuté. » Son influence spirituelle était très grande. Après cela, elle mourut — qu'Allâh lui fasse miséricorde !
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