Le non-musulman et le Prophète Mouhammed

Spiritualité et méditation dans le respect et la tolérance

Le non-musulman et le Prophète Mouhammed

Messagepar Yacine » 18 Oct 2013, 23:34

Extrait de Comprendre l'Islam (1961)
Par Frithjof Schuon


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Pages 103 à 106



"Pour l'Occidental et sans doute pour la plupart des non-musulmans, le Christ et le Bouddha représentent des perfections immédiatement intelligibles et convaincantes, ce que reflète d'ailleurs le ternaire vivékanandien - inacceptable à plusieurs égards- "Jésus, Bouddha, Ramâkrishna"; par contre, le Prophète de l'islam paraît complexe et inégal et ne s'impose guère comme un symbole en dehors de son univers traditionnel. La raison en est que, contrairement à ce qui a lieu pour le Bouddha et le Christ, sa réalité spirituelle s'enveloppe de certains voiles humains et terrestres, et cela à cause de sa fonction de législateur "pour ce monde" ; il s'apparente ainsi aux autres grands Révélateurs sémitiques, Abraham et Moïse, et aussi à David et à Salomon; au point de vue hindou, on pourrait ajouter qu'il est proche de Râma et de Krishna, dont la suprême sainteté et la puissance salvatrice n'ont pas empêché toutes sortes de vicissitudes familiales et politiques. Ceci nous permet de relever une distinction fondamentale : il n'y a pas que les Révélateurs représentant "l'autre monde", il y a aussi ceux dont l'attitude est à la fois comtemplative et humainement combative et constructive.

Quand on a pris connaissance de la vie de Mouhammed selon les sources traditionnelles *1, il s'en dégage trois éléments, que nous pourrions désigner provisoirement par les mots suivants : piété, combativité, magnanimité; par "piété", nous entendons l'attachement foncier à Dieu, le sens de l'au-delà, l'absolue sincérité, donc un trait tout à fait général chez les saints et a fortiori chez les messagers du Ciel; nous le mentionnons parce qu'il apparaît dans la vie du Prophète avec une fonction particulièrement saillante et qu'il préfigure d'une certaine façon le climat spirituel de l'Islam *2. Il y eut dans cette vie des guerres et, se détachant de ce fond violent, une grandeur d'âme surhumaine; il y eut aussi des mariages, et par eux une entrée délibérée dans le terrestre et le social,- nous ne disons pas : dans le mondain et le profane,- et ipso facto une intégration de l'humain collectif dans le spirituel étant donné la nature "avâtarique" du prophète. Sur le plan de la "piété", signalons l'amour de la pauvreté, les jeûnes et les veilles; d'aucuns objecteront sans doute que le mariage et surtout la polygamie s'opposent à l'ascèse, mais c'est oublier d'abord que la vie conjugale n'enlève pas à la pauvreté, aux veilles et aux jeûnes leur rigueur et ne les rend ni faciles ni agréables *3 et ensuite, que le mariage avait chez le Prophète un caractère spiritualisé ou "tantrique", comme du reste toutes les choses dans la vie d'un tel être, en raison de la transparence métaphysique qu'assument alors les phénomènes *4; vus de l'extérieur, la plupart des mariages du Prophète avaient du reste une portée "politique",- la politique ayant ici une signification sacrée en connexion avec l'établissement sur terre d'un reflet de la "Cité de Dieu",- et enfin, Mouhammed a donné assez d'exemples de longues abstinences, dans sa jeunesse notamment où la passion est censée être la plus forte, pour être à l'abri des jugements superficiels. Un autre reproche souvent formulé et celui de cruauté; or c'est plutôt d'implacabilité qu'il faudrait parler ci, et celle-ci visait, non les ennemis comme tels, mais les seuls traîtres, quelles que fut leur origine : s'il y a avait là de la dureté, ce fut celle de Dieu même, par participation à la Justice divine qui rejette et qui brûle. Accuser de Mouhammed d'un caractère vindicatif reviendrait non seulement à se tromper gravement sur son état spirituel et à dénaturer les faits, mais aussi à condamner du coup la plupart des prophètes juifs et la Bible elle-même *5; dans la phase décisive de sa mission terrestre, lors de la prise de la Mecque, l'Envoyé d'Allah fit même preuve d'une surhumaine mansuétude, à l'encontre du sentiment unanime de son armée victorieuse.

Il y eut au début de la carrière du prophète, des obscurités douloureuses et des incertitudes; c'est qu'il importe de montrer que la mission mouhamédienne était le fait non du génie humain de Mouhammed,- génie dont celui-ci ne s'est jamais douté,- mais essentiellement du choix divin; d'une manière analogue, les apparentes imperfections chez les grands Messagers, ont toujours un sens positif *6."

*1 : Car les biographes profanes du prophète, qu'ils soient musulmans ou chrétiens, cherchent toujours à "excuser" le héros, les premiers dans un sens "laïc" et antichrétien, et les seconds, dans le meilleur des cas, avec une sorte de condescendance psychologiste.

*2 : Pour ce qui est de l'Islam, on perd trop facilement de vue que la prohibition des boissons fermentées signifiait un incontestable sacrifice pour les anciens Arabes- et les autres peuples à islamiser- qui connaissaient tous le vin. Le Ramadan non plus n'est pas un agrément, et la même remarque vaut pour la pratique régulière- et souvent nocturne- de la prière; l'islam ne s'est certes pas imposé par sa facilité. - Lors de nos premiers séjours dans les villes arabes, nous étions impressionnés par l'atmosphère austère et même sépulcrale : une sorte de blancheur désertique s'étendait comme un linceul sur les maisons et les hommes; tout sentait la prière et la mort. Il y a là, incontestablement, des traces de l'âme du prophète.

*3 : La Sounna rapporte cette parole du prophète : "je n'ai jamais vu une chose sans voir Dieu en elle"; ou "Sans voir Dieu près d'elle." Au sujet des relations sexuelles, voir "La sagesse des prophètes", -chapitres sur Mouhammed et Salomon, - livre traduit et annoté par notre ami Titus Burckhardt.

*4 : Avec toutes ces considérations, nous n'"atténuons" pas des "imperfections", mais nous expliquons des faits. L'Eglise aussi était implacable- au nom du Christ- à l'époque où elle était toute puissante.

*5 : Parmi les nombreuses manifestations de mansuétude, nous ne citerons que ce hâdith : "Dieu n'a rien créé qu'il aime mieux que l'émancipation des esclaves, et rien qu'il haïsse plus que le divorce."

*6 : Par exemple, la difficulté d'élocution, chez Moïse, signifiait l'interdiction divine de divulguer les mystères, ce qui implique une surabondance de sagesse."
Yacine
 
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